Lucian Blaga – le langage poétique
La question du langage poétique a été largement débattue par des personnalités appartenant à des espaces culturels différents et à des époques différentes. Les opinions sont diverses, depuis ce qu’est le langage poétique (« langage dans le langage » - Paul Valéry, « une sorte de langage » - R. Jackobson) ou de ce qu’il n’est pas, jusqu’aux normes auxquelles il se rapporte : selon les formalistes russes le langage poétique s’oppose au langage quotidien, selon Roland Barthes et le Groupe μ – il se rapporte à un « degré zéro », selon S. Marcus il s’oppose au langage scientifique. Qu’il soit déviation de la norme (R. Jackobson – « attente frustrée »), opposition à un contexte (Michael Riffaterre – „contexte et contraste” ) ou non respect du „code de la langue” (Jean Cohen – „déviation redressée” – le processus de la constitution de la métaphore en tant que « déviation redressée » comporte deux étapes: 1. La création d’une déviation – „non pertinence” et 2. Redressement de la déviation - métaphore), qu’il ne s’agisse pas de déviation (l’opinion des linguistes roumains : Tudor Vianu, I. Coteanu , E. Coºeriu), que cela suppose une sélection (T. Vianu – choix selon la sonorité, Iorgu Iordan – selon les états poétiques ) ou non ( D. Caracostea, ªtefan Munteanu – qui adoptent, au fait, une position médiane), le langage poétique est une autre sorte de langage, le langage qui « crée l’être » (Heidegger). À la question s’il y a ou non des mots poétiques, autres que ceux usuels, les réponses ont été très variées, cela étant un signe de la complexité du langage poétique, dont l’essence ne peut pas être surprise facilement. Dans l’espace culturel roumain, Lucian Blaga parle non pas de mots poétiques, mais de paroles à « tache mythique ». Dans « La Genèse de la métaphore et le sens de la culture » Blaga – philosophe de la culture – rencontre Blaga – le poète : „Nos propres mots sont un témoignage de cette atmosphère mythique. Tout comme différents objets sont plus ou moins porteurs de charge électrique, nos mots, même isolés, sont porteurs d’une charge mythique. Des mots tels le haut, le bas, le ciel, la terre etc. sont chargés d’une toute autre charge mythique que des mots tels le vertical, la ligne, l’intérieur etc.” Ainsi, pour Blaga certains mots de la langue ont des vertus latentes, qui ne peuvent être éveillées que par des poètes. Les mots poétiques sont des „mots originaires” : „ Il existe dans chaque langue parlée par les gens des mots enchanteurs, magiques, qui ont le don de se concrétiser en eux-mêmes, ou de créer au moins l’illusion d’une suprême concrétisation. Chez tous les peuples apparaissent des poètes et des saints qui savent choisir de leur langue les mots magiques qui reflètent encore ou qui murmurent la langue de Dieu.” (Les mots originaux). C’est avec de tels mots, originaux, que Blaga crée l’espace poétique d’essence mythique, où l’être humain redécouvre l’ingénuité des origines. Le mot poétique établit une relation homme – monde, donnant à l’être humain la possibilité de refaire – dans l’imaginaire – l’harmonie originaire : „Dans chaque chose dort un chant / rêvant sans arrêt, / si tu trouves le mot magique / le monde chantera.” (Eichendorf). Le simple acte de l’appellation acquiert, au logos poétique, la force créatrice du mot divin. „Tous les grands mots, tous les mots appelés à la grandeur par un poète sont des clés de l’univers, du double univers, du Cosmos et des profondeurs de l’âme humaine.” Le monde intérieur et le monde extérieur s’harmonisent et se répondent par le logos poétique. Parce que celui-ci n’a pas seulement le rôle d’appeler une réalité ou une autre, mais de construire une réalité. C’est le langage „absolu”, selon E. Coºeriu. Les mots à „charge mythique” sont des clés pour la récitation poétique de Blaga. À côté de ceux que Blaga lui-même appelle dans La Genèse de la métaphore... il y a encore beaucoup d’autres, qui proviennent de la sphère des éléments primordiaux (terre, feu, mer) ou bien qui sont attirés dans la sphère sémantique de ceux-ci (aile, flèche, arbre, montagne, étoile, lumière, larmes, fontaine etc.), ou bien ils sont devenus, en étant utilisés dans des contextes spécifiques, des „mots blagiens” : passage, chemin, se taire, arc-en-ciel. Ceux-ci, en construisant, le plus souvent, des structures métaphoriques, sont indissolublement liés au mode spécifique blagien de récitation poétique. Ils sont des signes poétiques qui marquent des états poétiques ou des visions du monde spécifique: le passage blagien (vol. De Passage), la vadrouille („Toujours plus loin j’hésite sur le chemin” – De Passage, „Des chemins m’ont chassé” – Le dernier mot, „À quarante ans – dans l’attente / tu erreras comme à présent parmi les étoiles tristes et les herbes” – Lire les lignes de la main etc.), le silence – qui remplit le vide de certains mots („Avec des mots éteints à la bouche / j’ai chanté et je chante encore le grand passage ” – Biographie, „et à part cela, des étoiles se lèvent / et me font signe de me taire ” – Le secret de l’initié, „Les mots qu’on ne prononce pas, / les mots qui restent en nous, / découvrent elles aussi sans limites, l’être.” – Inscription), l’harmonisation à l’être du monde („Lucian Blaga est muet comme un cygne (...) / Il cherche l’eau / de laquelle l’arc-en-ciel/ boit sa beauté et son non-être.” – Autoportrait). Les métaphores de Blaga (dans l’acception large des métaphores révélatrices, non pas la métaphore-trope, mais la métaphore-vision), qui ont au centre de tels signes poétiques au rôle de marque, sont définitoires pour la vision artistique. „On voit dans l’abord de la métaphore un chemin au bout duquel, en partant du texte, on découvre le poète. Même si ce n’est pas la poésie elle-même, la métaphore représente, en tout cas, l’une des voies par lesquelles celle-ci s’exprime. Étant le résultat d’un choix et, à la fin, d’une substitution, la métaphore peut devenir une vision.” (s.n.). La prépondérance des signes poétiques de la zone des éléments primordiaux (voilà la fréquence de l’apparition de certains termes dans la poésie de Blaga : lumière – 107 occurrences, terre – 103, eau - 90, vent – 89, mer – 45, montagne – 40, oiseau – 31, source – 30 etc. ) est un indice pour la façon dont on doit lire la poésie de Blaga: c’est un espace et une temporalité poétique où l’être humain, ayant la nostalgie du début, tend vers le brisement des limites du phénoménal, pour franchir les frontières. Lãcrãmioara Solomon
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Eugen Dorcescu, Métaphore poétique, Éditions Cartea Românescã, Bucureºti, 1975, p. 77. L’analyse a été appliquée sur 454 poésies – anthumes, posthumes et apparues dans des revues; les éditions suivantes ont été consultées: Lucian Blaga, Œuvres, vol.1,2, Éditions Minerva, Bucureºti, 1982, 1984, édition critique et étude introductive par George Ganã et Lucian Blaga, Œuvres, vol. 1,2, Éditions Minerva, Bucureºti, 1974, édition soignée par de Dorli Blaga.
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Lãcrãmioara Solomon 2/3/2026 |
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